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Gestion déficit budgétaire: la question des réformes des retraites

Le cas français : les arguments de Sarkozy tombent à plat

L’ampleur des manifestations publiques des syndicats français contre l’accroissement légal de l’âge de la retraite de 60 à 62 ans a retenu l’attention du monde entier.  Pour les supporters de Sarkozy et pour les observateurs extérieurs, en particulier les commentateurs économiques, la mobilisation des syndicats témoignait une fois de plus cialisfrance24.com du nombrilisme des salariés français, refusant de tirer les conclusions des changements démographiques émergents depuis plusieurs décennies.

De plus, les salariés, toujours selon ces critiques, raisonnent à court terme, car les changements proposés par le gouvernement français, bien que réduisant les avantages acquis, permettront, au bout du compte, de sauver le système français de retraite par répartition. Dans de nombreux pays, l’opposition manifestée à des réformes similaires à celle proposée par Sarkozy et ses ministres est plus modérée. Le soutien d’une majorité de l’opinion française aux syndicats a donc créé la surprise. Cependant, une analyse approfondie de la situation des salariés français permet de comprendre pourquoi la majorité de l’opinion ne s’est pas laissé convaincre par les  arguments de Sarkozy.

Première idée fausse: les salariés âgés préfèrent partir en retraite pour bénéficier de pensions généreuses, plutôt que de travailler plus longtemps. L’âge réel de cession d’activité en France est 59 ans, un an plus tôt que l’âge légal, un décalage qui s’observe à des degrés divers dans toute l’Europe occidentale. Corollaire : on observe une faible proportion de travailleurs âgés de 56 à 64 ans dans la population active. L’abaissement de l’âge légal de 60 à 62 ans va-t-il changer cette réalité ? Va-t-on réussir à accroître le taux d’emploi des travailleurs âgés ? La réponse est très certainement « non », sauf si des mesures complémentaires sont adoptées.

Le déclin de la proportion de seniors dans la population active date des années 1970 lorsque, suite à la première crise du pétrole de 1973, les gouvernements européens furent confrontés à une augmentation du chômage. Ils commencèrent alors à encourager les salariés âgés à quitter plus tôt le monde du travail pour laisser la place aux jeunes, ce qui permit d’abaisser le nombre de chômeurs, parmi lesquels les retraités n’étaient pas comptabilisés. Bien entendu, les chiffres n’exprimaient qu’une amélioration virtuelle.

Les entreprises tirèrent parti de cette nouvelle politique en remplaçant des salariés « âgés et bien payés » par des « jeunes moins bien payés », tout en laissant à l’Etat  la charge du financement de la politique de préretraite. En conséquence, dans toute l’Europe de l’ouest, le taux d’emploi des 56-64 ans a subi un déclin important et l’âge réel de départ en retraite a été déconnecté de l’âge théorique. En France, le taux d’activité des 56-64 ans est un des plus bas d’Europe : 38,9% contre 46% en moyenne pour l’ensemble de la zone. Les seuls gouvernements à enregistrer quelque succès en matière d’employabilité des seniors, comme la Suède, ont fondé leur réussite grâce à une législation et des programmes combinant des incitations en direction des employeurs comme des salariés.

En se limitant à augmenter l’âge légal de départ à la retraite sans autre incitation, le gouvernement français a ignoré le problème de l’employabilité des salariés âgés.  Le seul élément concret de la réforme a été de diminuer les avantages des salariés en matière de retraites et de réduire les engagements budgétaires de l’Etat dans ce domaine. Sans incitations gouvernementales, il est clair que le secteur privé continuera de favoriser l’embauche des jeunes au détriment des seniors.

Pour le secteur public, domaine sous le contrôle total du gouvernement, la prolongation de l’âge légal de départ à la retraite aura inévitablement pour conséquence d’abaisser le taux d’activité des jeunes de 15 à 24 ans, dont le taux de chômage compte d’ores et déjà parmi les plus élevés d’Europe.

Pour bénéficier d’un taux de pension au taux maximum, un salarié français doit justifier de 41 années de travail. Il perçoit alors 50% d’une somme calculée sur la base de la moyenne de ses 25 meilleures années de travail, base qui sera réduite au prorata s’il n’a pas travaillé pendant les 164 trimestres requis. Pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail, il est clair que les chances d’accumuler les 41 années de cotisation requises par la réforme sont minimes. Cette constatation peut expliquer pourquoi de nombreux lycéens ou étudiants se sont joints  aux mouvements de protestation.

Seconde idée fausse : les syndicats français s’enferment dans un déni de la réalité en refusant de prendre en compte les problèmes actuariels résultant de l’évolution démographique.

Depuis 1993, sous la présidence de François Mitterrand et le gouvernement de droite de Edgar Balladur, une séquence continue de « réformes » du système de retraites ont été votées et appliquées. Ces « réformes », qui ont fait à chaque fois l’objet de négociations longues et difficiles avec les syndicats, ont toutes joué sur les mêmes leviers : réduction des avantages monétaires et accroissement du nombre d’années de travail nécessaires pour obtenir un niveau donné de pension. En général, on peut dire que le système de retraite français n’est pas plus avantageux pour les salariés du secteur privé que celui dont bénéficient leurs homologues de l’Union Européenne.

En 2003, le Premier Ministre actuel, François Fillon, a mené à bien l’une de ces « réformes », qui concernait alors le secteur public, alors qu’il était ministre du travail. Depuis la formation du premier gouvernement Fillon, les négociations avec les « partenaires sociaux » (salariés, employeurs et gouvernement) se sont enchainées. En février 2008, Xavier Bertrand, Ministre du Travail de l’époque,  reconnut que toute demande supplémentaire de prolongation de la vie active des salariés devrait aller de pair avec une obligation des employeurs d’améliorer l’emploi des seniors. Certains syndicats étaient d’accord pour entamer une négociation, mais la proposition se heurta au refus des employeurs d’adhérer à toute obligation de recruter ou maintenir en poste des salariés plus âgés et mieux payés.

Le Président et le Premier Ministre apportèrent leur soutien aux employeurs, François Fillon allant jusqu’à déclarer que le compromis envisagé par Xavier Bertrand aurait pour effet d’accroître le coût du travail en France et donc de porter atteinte à la compétitivité du pays. Grâce à leur position dominante, ils laissèrent la discussion en l’état et passèrent en force au Parlement, ce qui eut pour effet de leur mettre les syndicats à dos.

Certains observateurs pensent que le Président Sarkozy a cherché à exploiter la confrontation à son avantage pour se forger une image d’homme fort. Le message adressé aux agences de notation est clair : la France s’attaque avec sérieux au déficit de ses comptes publics.

Mais le débat politique sur le financement des retraites soulève une question encore plus fondamentale, surtout en période de déséquilibre : comment hiérarchiser les priorités budgétaires ? , particulièrement en période de crise.

Toute discussion politique sérieuse sur le sujet doit s’appuyer sur une analyse de l’émergence des déficits actuels au cours des trois décennies écoulées. A priori, il apparaît clairement que le problème résulte plus d’une insuffisance des rentrées fiscales que d’une envolée des dépenses.

Les gouvernants mettent en avant l’accroissement de l’espérance de vie pour justifier la baisse des pensions dont les droits ont été accumulés à l’issue d’une vie de travail. Il y a une tendance générale, en Europe comme aux Etats-Unis, à laisser aux personnes âgées, socialement fragilisées, le soin de financer par elles-mêmes leur retraite, ce qui est non seulement injuste mais aussi socialement contre-productif.

L’espérance de vie a certes augmenté, mais la richesse nationale et le revenu par tête se sont accrus dans des proportions bien supérieures. Il faut aussi souligner que les inégalités de revenu ont été aggravées. Les populations les plus aisées bénéficiant d’une plus grande espérance de vie, il est fort probable que les plus démunis ont moins bénéficié de cet accroissement de longévité.

En Europe de l’Oust les cols blancs vivent en moyenne huit années de plus que les cols bleus. Ces derniers commencent généralement à travailler plus tôt, travaillent plus longtemps et meurent plus jeunes. On ne peut donc pas les accuser d’être à l’origine du déficit actuariel des systèmes de retraite.  Pourtant ils dépendent le plus des systèmes généraux de retraites visés par les réformes et prennent de plein fouet les ajustements à la baisse passés et à venir, alors qu’ils représentent les catégories les plus vulnérables de la société.

Pendant leur vie active, les cols bleus sont plus soumis aux impératifs à court terme de productivité, tout en bénéficiant moins des services sociaux. En fin de carrière, ils voient leur santé éprouvée par la pénibilité des tâches, sont soumis à des risques élevés de licenciement et de remplacement par des travailleurs plus jeunes et « moins chers », alors que leurs chances de retrouver un emploi de remplacement sont très limitées.

Plus qu’à l’évolution démographique, les déficits budgétaires actuels peuvent être attribués aux baisses d’impôts mises en place pour se conformer au pseudo-dogme économique qui affirme que la baisse du taux d’imposition des riches induit une croissance économique qui bénéficie à toutes les classes de la population.

Quand la politique économique initiée par l’équipe Reagan dans les années 80 se propagea dans la plupart  des économies développées, l’évolution sociale que nous avons décrite (avancement  de l’âge de la retraite, accroissement de l’espérance de vie) était déjà en marche, et les gouvernants en étaient conscients. En conséquence, le remède aux problèmes budgétaires actuels se trouve dans la mise en place graduelle d’un accroissement de la pression fiscale touchant les plus riches, ceux qui ont le plus bénéficié des libéralités fiscales octroyées au cours des trente dernières années. Mettre la pression sur les retraités pour qu’ils financent leurs vieux jours sur leurs économies est à la fois stupide et indigne. Une étude récente de Moody’s démontre que le renforcement des allocations chômage constitue la forme la plus efficace de stimulation économique, bien plus que le prétendu « stimulus » qui déverse de nouveaux avantages  fiscaux sur les « super riches ». Le financement gouvernemental du déficit des systèmes de retraite, en particulier celui qui concerne les plus démunis, n’est pas seulement une obligation politique et sociale, mais un levier de politique économique  bien adapté aux temps actuels.

Traduction par ALAIN CHARRUEAU

2010-12-20  »  ehud

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